La nuit étoilée sur le Rhône, de Vincent Van Gogh
L’énigme du Tableau
La nuit étoilée sur le Rhône de Vincent van Gogh au Musée d’Orsay – Photographie Raymond Martinez 2023
Recherches sur le tableau « La nuit étoilée » (1888)
de Vincent Van Gogh
Origine du tableau
Le tableau a été peint à Arles au bord du Rhône fin septembre 1888
Technique : huile sur toile – Dimensions (H × L) : 72,5 cm × 92 cm
Localisation : Musée d’Orsay, Paris, France (source Wikipédia) 1
Descriptif :
Le peintre représente la ville d’Arles vue de nuit avec le Rhône. Le tableau peut être séparé en deux parties : Un paysage terrestre avec la ville et le fleuve. La lumière des réverbères sur les quais se réfléchit à la surface du Rhône. Au premier plan, sur la berge, un couple de face et des embarcations amarrées. En arrière-plan, les silhouettes des toits et des clochers d’Arles se découpent en ombres denses sur le bleu du ciel. Dans le paysage céleste, on découvre, sur un dégradé de bleus, de multiples étoiles où apparaissent, au centre, les étoiles principales de la constellation de la Grande Ourse.
Remarque : Van Gogh est un des rares peintres a avoir représenté le ciel étoilé. Parmi ses tableaux qui représentent le ciel de nuit, on peut citer :
- « Terrasse du café, la nuit » peint à Arles en septembre 1888
- « La nuit étoilée » peint à Saint Rémy de Provence en juin 1889
Contexte de création
Le tableau La nuit étoilée sur le Rhône a été peint fin septembre 1888 à Arles, au bord du Rhône, près de l’actuelle place Lamartine où était située sa maison, La Maison Jaune. Si le tableau a été peint sur place, on peut supposer que le peintre n’aura pas effectué de longues distances de nuit avec son matériel de peinture. Des bougies ou un réverbère auraient pu l’aider à s’éclairer dans un lieu certainement peu illuminé.
Van Gogh à Arles en septembre 1888
En septembre 1888, Van Gogh vit à Arles depuis sept mois, ayant quitté Paris à la recherche de la lumière du Sud qui a ses yeux ressemble au Japon rêvé. Installé dans la Maison Jaune, place Lamartine, à proximité immédiate du lieu où sera peint le tableau. Il nourrit le projet ambitieux d’y fonder une communauté d’artistes et attend avec impatience la venue de Gauguin. C’est l’une des périodes les plus productives de sa vie, mais aussi l’une des plus fragiles : isolé, entièrement dépendant financièrement de son frère Théo, il traverse des moments d’angoisse profonde que sa correspondance laisse transparaître. C’est dans cette tension entre élan créatif et vulnérabilité intérieure que naît La Nuit étoilée sur le Rhône. Le choix audacieux de peindre en pleine nuit traduit une volonté farouche de saisir ce que les étoiles et la lumière artificielle révèlent que le jour dissimule.
Lettre de Vincent Van Gogh à Wilhelmina
La date à laquelle Vincent van Gogh a peint ce tableau est confirmée par une lettre 2 envoyée à sa sœur Wilhelmina datée du 9 et 16 septembre 1888 dans laquelle il déclare son intention de peindre la nuit étoilée :
« Je veux maintenant absolument peindre un ciel étoilé. Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, coloré des violets, des bleus et des verts les plus intenses. Lorsque tu y feras attention tu verras que de certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus, myosotis. Et sans insister davantage il est évident que pour peindre un ciel étoilé il ne suffise point du tout de mettre des points blancs sur du noir bleu. »
Lettre de Vincent Van Gogh à Theo
Puis une lettre 3 à son frère Théo datée du 29 septembre alors que le tableau est terminé :
« Ci inclus petit croquis d’une toile de 30 carrée – enfin le ciel étoilé peint la nuit même, sous un bec de gaz. Le ciel est bleu vert, l’eau est bleu de roi, les terrains sont mauves. La ville est bleue et violette. le gaz est jaune et ses reflets sont or roux et descendent jusqu’au bronze vert. Sur le champ bleu vert du ciel la Grande Ourse a un scintillement vert et rose dont la paleur discrète contraste avec l’or brutal du gaz. Deux figurines colorées d’amoureux à l’avant plan. »
Voici un croquis joint à la lettre :
Lettre de Vincent Van Gogh à Eugène Boch
Enfin une lettre 4 à son ami peintre Eugène Boch du 2 octobre 1888 :
« Puis enfin une étude du Rhône, de la ville éclairée au gaz et se reflétant dans la rivière bleue. Avec le ciel étoilé dessus – avec la Grande Ourse – à scintillement rose et vert sur le champ bleu de cobalt du ciel nocturne tandis que la lumière de la ville et ses reflets brutals sont d’un or rouge et d’un vert bronzé. »
Dans cette lettre, Van Gogh a joint ce croquis du tableau.
Où Vincent van Gogh a-t-il posé son chevalet ?
Pour ce qui est du lieu où le tableau a été peint, une phrase de la lettre à sa sœur indique qu’il l’a certainement peint sur place : « Cela m’amuse énormément de peindre la nuit sur place. Autrefois on dessinait et peignait le tableau le jour d’après le dessin. Mais moi je m’en trouve bien de peindre la chose immédiatement. Il est bien vrai que dans l’obscurité je peux prendre un bleu pour un vert, un lilas bleu pour un lilas rose, puisqu’on ne distingue pas bien la qualité du ton. Mais c’est le seul moyen de sortir de la nuit notre conventionnelle avec une pauvre lumière blafarde et blanchâtre, alors que pourtant une simple bougie déjà nous donne les jaunes, les orangés les plus riches. »
Les premières questions
Vincent dit qu’il veut peindre sur place, directement sur le motif mais face au tableau, je ne m’étais jamais vraiment posé la question du lieu exact où il avait installé son chevalet.
C’est en 1999 que le service du patrimoine de la ville d’Arles a installé plusieurs stèles émaillées reproduisant les tableaux par Van Gogh. Elles ont été positionnées aux endroits supposés où le peintre les avait peints.
Quand je me suis retrouvé pour la première fois devant la reproduction de La nuit étoilée sur le Rhône, une question s’est imposée à moi. Si Van Gogh a peint le tableau à l’endroit indiqué, il était face au Rhône, avec la ville sur sa gauche, en direction de l’aval du fleuve. C’est-à-dire vers le Sud-Ouest. Pourtant, dans le ciel du tableau, on voit la Grande Ourse. D’ailleurs dans les lettres à son frère Theo et à Eugène Boch, il cite bien la Grande Ourse. Mon expérience d’astronome amateur me permet de savoir qu’il s’agit d’une constellation circumpolaire visible uniquement en direction du Nord. Jamais vers le Sud-Ouest.
Quelque chose ne concordait pas,c ‘est là que l’enquête a commencé.
On peut comparer le paysage actuel avec celui du tableau :
Photographie et assemblage Raymond Martinez © 2012
Le positionnement tient compte des clochers de l’église St Julien et St Martin du Méjan, de la courbe du Rhône et du Pont de Trinquetaille.
L’angle dans lequel s’inscrit le paysage du tableau – Image Google Earth
Le cercle rouge représente l’emplacement supposé du chevalet de Van Gogh,
Coordonnées : 43° 40′ 56″ N 4° 37′ 48″ E – L’orientation du Tableau : Sud Ouest
La composition du ciel étoilé de l’œuvre
Avec le logiciel Stellarium, il est possible de reconstituer le ciel que voyait Van Gogh au-dessus de la ville d’Arles en direction du Sud-Ouest quand il a peint le tableau fin septembre 1888.
Un ciel pauvre en étoiles brillantes qui ne devait pas lui convenir.
Cette vue représente le ciel visible à Arles le 26 septembre 1888 à 23h15
avec une orientation Nord Nord Ouest
Comme on peut le voir, la Grande Ourse est dans la même position que sur le tableau même si l’étoile la plus basse du chariot est décalée vers la droite.
Van Gogh avait décidé depuis plusieurs semaines de peindre un ciel étoilé. Mais au moment de réaliser son projet, le ciel au-dessus de la ville est décevant : la lumière de faibles étoiles est noyée par celle des réverbères au gaz. Il lui suffit alors de tourner la tête vers la droite pour trouver ce qu’il cherche : en direction du Nord, la Grande Ourse se détache nettement dans le ciel sombre, avec ses étoiles brillantes disposées dans l’exacte position qu’il va représenter. La solution est là, à portée de regard. Il peint donc ce qu’il a à sa gauche, la ville et ses reflets dorés sur le Rhône, et ce qu’il a à sa droite, la constellation, et il les fond en une seule image.
Cette vue sur image Google Earth représente en rouge les angles inscrits par le paysage de la ville et en bleu l’angle du paysage céleste
Van Gogh espiègle
Il est intéressant de noter que Vincent Van Gogh a, avec une certaine malice, positionné les étoiles dans l’alignement des réverbères. Ceci donne l’illusion que les reflets sur le Rhône sont ceux des étoiles. Le couple au premier plan se retrouve ainsi sous une zone sans reflets car c’est l’endroit où le fleuve est traversé par le pont et il n’y a pas d’étoiles brillantes au dessus. En laissant dans l’ombre ce couple d’amoureux, Vincent voulait-il respecter son intimité ? On peut aussi remarquer que l’homme au bras de l’arlésienne porte un chapeau jaune qui rappelle certains autoportraits du peintre.
Ce tableau contient-il un autoportrait où le peintre se serait représenté au bras d’une arlésienne dont il était amoureux ?
Van Gogh visionnaire
Par cette attitude inédite et cette capacité de synthèse, Vincent Van Gogh bouleverse les canons de la peinture de son époque et annonce les évolutions futures de l’art, le cubisme, le surréalisme, l’abstraction …
Vincent mystique
Il est possible que les convictions religieuses de Vincent van Gogh soient une motivation supplémentaire qui l’incite à peindre les étoiles. Cette volonté s’explique par la symbolique spirituelle que représente, à ses yeux, le ciel étoilé.
Extrait de la lettre 3 à son frère Théo datée du 29 septembre :
«… j’ai un besoin terrible de, dirai je le mot – de religion – alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles … »
Van Gogh coloriste
Il est intéressant aussi de noter l’abondance de noms de couleurs cités dans ses lettres. Le peintre est venu à Arles à la recherche d’un Japon rêvé. Grâce à la lumière du Sud, il va révéler une formidable maîtrise des couleurs. Cette profusion fait sans doute de Vincent van Gogh un des plus grands coloristes de son temps.
Extrait de la lettre N° 551 à Théo : « La couleur d’une peinture c’est l’enthousiasme dans la vie »
Vincent inventif
Les étoiles-fleurs
Depuis plusieurs mois, Van Gogh annonce dans ses lettres son intention de peindre le ciel étoilé.
Voir courriers à Willelmina et Émile Bernard 2 – 5
Au moment où il décide de concrétiser son souhait, il doit inventer une solution pour représenter les étoiles. En effet bien peu d’autres peintres ont osé aborder ce sujet avant lui et il doit donc innover.
Il peint le tableau « Terrasse de café le soir » durant la première quinzaine de septembre 1888. Il décide de représenter les étoiles avec des petits disques jaunes qu’il entoure de bleu clair.
Dans « La nuit étoilée sur le Rhône » peint quelques jours plus tard , sa technique s’est affinée, les disques sont entourés de fins coups de pinceau qui ressemblent à des pétales. Leurs tailles symbolisent l’éclat de l’astre. Il donne ainsi, à chaque étoile, l’aspect d’une fleur.
Il applique la même règle en représentant le soleil qui, auréolé de ses rayons jaunes, lui donnent l’allure d’un tournesol.
Dans ce tableau, on note l’utilisation fréquente du jaune citron pour représenter les « pétales ». Le bleu utilisé pour le fond du ciel n’était sans doute pas totalement sec, ce qui fait que les pétales, sous les coups de pinceau, se muent en nuances de vert.
Dans l’autre tableau intitulé « La Nuit étoilée » peint à Saint Rémy de Provence en 1889, sa technique a évolué, l’éclat des étoiles est symbolisé par des cercles pointillés concentriques.
Conclusion
La recherche aboutit à une conclusion claire : La nuit étoilée sur le Rhône n’est pas une vue fidèle de ce que Van Gogh avait devant les yeux ce soir-là. C’est un assemblage délibéré de deux plans situés dans des directions opposées, la ville et ses réverbères vers le Sud-Ouest, la Grande Ourse vers le Nord, réunis sur une même toile en une composition qui ne peut pas exister telle quelle dans la réalité.
Ce choix s’explique aussi par une contrainte : au-dessus d’Arles, ce soir-là, le ciel était pauvre en étoiles brillantes. La ville illuminée par ses réverbères au gaz diffusait une clarté qui noyait les étoiles les plus faibles. En revanche, il suffisait à Van Gogh de tourner la tête vers le Nord pour voir la Grande Ourse dans le ciel sombre, dans l’exacte position qu’il a représentée. Il a donc peint ce qu’il avait à gauche, la ville et ses reflets sur le Rhône, et ce qu’il avait sur sa droite, la constellation, et il les a fondus en une seule image.
Ce n’est pas une erreur, ni une approximation. C’est un choix. Van Gogh ne cherchait pas à reproduire le réel : il le réinterprétait, le recomposait, pour en extraire quelque chose de plus essentiel que la simple vérité géographique. En plaçant la Grande Ourse au-dessus de la ville illuminée, il créait ainsi un dialogue entre la lumière des hommes et celle du cosmos. Mais le véritable sujet du tableau n’est-il pas plus intime que cela : le dialogue silencieux du couple sur la berge, ces deux silhouettes minuscules sous l’immensité du ciel étoilé.
Ce que l’anomalie révèle, en définitive, c’est le regard de Van Gogh : il observe le monde avec une intensité rare, il peint sur le motif, de nuit, dans l’inconfort, sous une faible lumière, et n’hésite pas à en déplacer les éléments pour mieux exprimer ce qu’il ressent. La Nuit étoilée sur le Rhône n’est pas le portrait d’une nuit. C’est la vision d’une nuit sublimée et rêvée, rendue plus vraie que celle que Van Gogh avait devant les yeux ce soir-là.
Impressions
En découvrant les motivations de Van Gogh, j’ai eu le sentiment étrange de m’introduire dans son esprit, comme si j’avais le privilège d’entrevoir, le temps d’un instant, ce qui se passait dans ses yeux lorsqu’il peignait. Vincent n’est pas un peintre qui reproduit ce qu’il voit, mais un artiste qui recompose le monde selon une logique intérieure, à la fois rigoureuse et poétique.
Ce qui m’a frappé, c’est la liberté avec laquelle il opère. De m’apercevoir à quel point il est capable de faire preuve d’inventivité mais aussi de poésie. Il prend ici la ville, là une constellation, et il les fond en une image qui n’a jamais existé, mais qu’il invente et qui dit quelque chose de vrai, peut-être plus vrai que la réalité elle-même. Cette capacité à réinventer le réel sans le trahir.
En découvrant cela, j’ai ressenti un vertige un vertige par la sensation de mieux le comprendre et de percevoir un peu mieux la volonté et la personnalité de cet artiste tellement connu et pourtant si mystérieux.
Sources :
1 -Wikipedia article sur le tableau : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nuit_%C3%A9toil%C3%A9e_sur_le_Rh%C3%B4ne
2 – Lettre à sa soeur Willelmina « Je veux maintenant absolument peindre un ciel étoilé … « : https://vangoghletters.org/vg/letters/let678/letter.html
3 – Lettre Theo N°691 :https://vangoghletters.org/vg/letters/let691/letter.html
4 – Annexe lettre Boch : https://eugeneboch.com/letter/
5 – Lettre à Émile Bernard « Un ciel étoilé par exemple, tiens – c’est une chôse que je voudrais essayer à faire …« : https://vangoghletters.org/vg/letters/let596/letter.html
Ce travail de recherche a utilisé le planétarium Stellarium : https://stellarium.org/fr/
Publication du livre « Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh »,
de Jean-Pierre Luminet
En 2012, mes recherches sur le tableau ont été transmises au Musée d’Orsay où est exposé le tableau. Elsa Badie Modiri, Chargée d’études documentaires au département Peintures m’avait informé à l’époque que ces recherches avaient été associées aux archives du musée liées au tableau.
Au même moment, j’avais transmis ce même dossier de recherche à l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet. En effet, je l’avais entendu s’exprimer à la radio sur la datation astronomique qu’il avait faite du tableau « La nuit étoilée » peint à Saint Rémy de Provence et je pensais que ma recherche pouvait l’intéresser.
Il a intégré celle ci dans un livre publié en 2023 aux éditions Seghers. Dans le livre « Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh », Jean-Pierre Luminet reprend mes travaux mais présente aussi d’autres recherches sur les tableaux où Vincent présente le ciel nocturne comme « Le café La nuit » peint à Arles ou encore « La nuit étoilée » peint à Saint Rémy de Provence. Ce livre, qui évoque les liens entre la vision artistique des choses et la science, est empreint de poésie.
Jean-Pierre Luminet lors d’une conférence à Arles en avril 2023
Conférence : Van Gogh et les étoiles
Le 5 octobre 2023, une conférence commune a été présentée par l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet et le photographe Raymond Martinez. C’est au cinéma l’Eden de Fontvieille que la présentation s’est déroulée. La salle était pleine au point que certaines personnes n’ont pu y assister faute de place.
Publication du livre « Sur les Traces de Vincent van Gogh »,
de Raymond Martinez
En mars 2024, publication de mon livre « Sur les Traces de Vincent van Gogh » , préfacé par René Nouailhat, historien et docteur ès lettres. Dans cet ouvrage qui regroupe trois recherches, le premier chapitre présente mon analyse complète du tableau « La nuit étoilée sur le Rhône ».
Conférence à la Fondation Van Gogh à Arles
Le 27 juin 2024, lors de l’exposition « Van Gogh et les étoiles » à la Fondation Van Gogh à Arles, Raymond Martinez a été invité à participer à une conférence. C’est Jean de Loisy, critique d’art et homme de média qui lui a proposé de présenter ses recherches sur le tableau « La nuit étoilée sur le Rhône ».
