Les Chevalets de Saint Paul

 

 

L’atelier des peintres

J’ai eu l’occasion de découvrir l’atelier d’Art Thérapie Valetudo de la clinique psychiatrique Saint Paul de Mausole à Saint Rémy de Provence et j’ai été saisi par la vision des chevalets utilisés par les patientes.

Cet atelier est l’un des outils thérapeutiques qui donne aux patientes des moyens supplémentaires de prévention, d’assistance et d’alternative à l’hospitalisation.

Aujourd’hui, la clinique de Saint Rémy de Provence accueillent plus de cent patientes. J’ai été accueilli par le docteur Jean-Marc Boulon qui assure la direction médicale de la Maison de Santé Saint Paul. Il m’a présenté l’atelier qui occupe une des ailes du petit cloître fleuri. Les patientes y expriment leur personnalité grâce à la peinture mais aussi à la sculpture.

 

 

La clinique Saint Paul a accueilli au XIX ème siècle un pensionnaire inconnu à l’époque mais reconnu et glorifié de nos jours, Vincent van Gogh.

Le peintre, après s’être mutilé l’oreille fut d’abord soigné à Arles, et à sa demande, il fut transféré à Saint Rémy, au pavillon des hommes, au printemps 1889. Il le quittera en mai 1890 pour rejoindre Auvers sur Oise où il mourut deux mois plus tard.

Ce séjour à Saint Paul de Mausole a été, pour Vincent van Gogh, une période prolifique. Il y peint des œuvres majeures : Iris, La sieste, Le champ de blé aux cyprès … dont des tableaux visionnaires des bouleversements artistiques du siècle à venir : Autoportrait, La nuit étoilée…

C’est donc avec une grande émotion que j’ai pénétré dans ce lieu de paix, de soins et de création. J’y ai découvert ces chevalets de bois, où la couleur laisse transparaître l’absence des œuvres qui sont nées des pinceaux des patientes au départ, artistes, elles aussi ensuite. Ces rectangles entourés de peinture me sont apparus comme des images fantomatiques des tableaux disparus. Ils étaient un écho aux œuvres de Vincent, créées dans ce lieu, maintenant dispersées dans les plus grands musées du monde.

En parcourant les jardins et les dalles de pierre que Van Gogh avait arpentés, j’ai ressenti un vertige en pensant à l’artiste, incompris et rejeté par ses contemporains et aujourd’hui tant adulé. L’engouement actuel pour ses tableaux rendant plus cruel encore le sort de l’artiste maudit.

 

 

 

Les Images

 

Je souhaitais réaliser des images des chevalets couverts de couleurs mais laissant transparaître la silhouette des œuvres disparues. Ces couleurs et ces formes sont des empreintes que les artistes de l’atelier de la Maison Saint Paul ont laissées.

Elles sont pour moi une réminiscence des images floues de mon travail de recherche de ces dernières années « Le Souffle du Temps ». Ces images avaient été « peintes » alors que ma vue se dégradait lentement sans que je m’en aperçoive. Après deux opérations aux yeux, j’avais retrouvé la vision des couleurs et des contrastes. J’étais curieux de savoir quel sujet allait surgir devant mes yeux rajeunis. Et voila que j’ai découvert ce tourbillon de couleurs.

 

 

Les Chevalets

Ils sont chacun une œuvre par défaut dans laquelle j’ai voulu plonger pour ne plus voir que les surplus de couleurs.

Ces réalisations ne sont plus leurs œuvres mais sont devenues au fil du temps, par l’utilisation régulière des chevalets, une œuvre collective réalisée à leur insu.

Ces touches de couleurs qui sortent des limites et agencées de manière aléatoire par les coups de pinceaux successifs sont aussi des symboles des vies tourmentées de ces femmes mises en marge de notre communauté.

On découvre pourtant, dans ce qui parait initialement un chaos, une organisation composée de fenêtres ouvertes vers leurs créations disparues. Par l’absence de ces oeuvres, ces pochoirs interrogent notre curiosité.

Les blouses blanches, utilisées comme rempart, sont elles mêmes maculées par le contact entre l’œuvre et le corps.

Combien de touches de couleurs ont du être déposées sur le papier et ont involontairement glissé sur les panneaux de bois pour arriver à ce résultat ?

Ces débordements sont aussi des preuves que les artistes ont parfois besoin de sortir du cadre pour ne pas fixer de limites à leur imaginaire.

 

 

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Les portraits

 

Merci à ces femmes qui ont laissé ces traces de leurs créations sur ces panneaux de bois.

J’ai souhaité fixer leur portrait devant leurs chevalets. Elles ont été nombreuses à accepter de poser face à mon objectif.

Les silhouettes se découpent devant les chevalets sur lesquels, de manière intime, ces femmes ont pu exprimer leurs sentiments.

Les visages des patientes, expressifs, parfois souriants, parfois tristes, sont à mes yeux un reflet de leur itinéraire de vie et de leur rapport à notre société souvent peu complaisante à leur égard.

Le regard de ces femmes, attentif, fuyant, pénétrant ou énigmatique est l’image de leur âme parfois tourmentée.

Mais le tourment n’est-il pas le quotidien de l’esprit qui s’interroge ?

Finalement, je trouve qu’elles me ressemblent.

Je remercie l’ensemble des patientes qui m’ont laissé capter leur image ainsi que le Docteur Boulon, l’art thérapeute et tout le personnel soignant de la clinique Saint Paul.

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L’atelier

 

J’ai voulu fixer l’acte de peindre des patientes dans cet atelier qui doit être, pour elles, une échappatoire au quotidien de la vie dans une clinique psychiatrique.

Voici une démarche mystérieuse venue du fond des âges. Ce geste que celui d’étendre de la couleur sur une surface. Il anime la main, les yeux, le corps et l’âme des peintres.

Quelle alchimie l’esprit met il en œuvre pour transmettre les sentiments et les émotions jusqu’à la pointe du pinceau ?

Ces femmes, en s’épanchant à grand trait sur leur ouvrage, comme Vincent Van Gogh un siècle plus tôt, ne subliment elles pas leurs angoisses, leurs craintes ou leurs pulsions par ce geste doux de caresser le papier avec de la couleur ?

Comme d’autres peintres, Vincent a lui aussi, dans ces lieux, dû ressentir l’ivresse et la joie de voir mûrir les fruits issus de son imagination sur la toile.

Elles doivent sans doute recevoir en récompense la fierté de savoir que malgré tout, elles existent. Pour ma part, je reçois comme une offrande le résultat de leurs créations.

 

 

 

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L’équipe soignante de la clinique Saint Paul à Saint Rémy de Provence

Je remercie l’ensemble des patientes qui m’ont laissé capturer leur image, ainsi que le Docteur Jean Marc Boulon directeur de l’établissement.
Je remercie aussi les membres de l’association Valetudo, Anik Boticchio, art thérapeute, qui anime l’atelier, et tout le personnel soignant de la clinique Saint Paul.

© Raymond Martinez